Guinée : Comment la France a radicalisé Sékou Touré ?

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A l’occasion de l’An 63 de la République de Guinée, nécessité oblige, nous nous intéressons à un pan de notre histoire, celui marquant la genèse de la jeune Nation, qui a su saisir sa chance et s’affranchir du joug colonial au temps opportun.  Grâce à la bravoure et la clairvoyance d’Ahmed Sékou Touré et ses compagnons de toutes obédiences confondues, la Guinée devient libre le 2 octobre 1958, après le Non au projet de la Communauté proposé par Général de Gaulles revenu aux affaires. Comment la métropole a-t-elle réagi à ce « Non » aux conséquences lourdes dans les relations franco-guinéennes ? Comment Sékou Touré, pur produit de la Franceafrique devient-il la cible à abattre ? Comment, il s’est mué en dictateur pour faire vivre son pays dans un tourbillon de « complot permanent » pendant un quart de siècle ? La France en a une part de responsabilité. C’est ce que nous allons démontrer à travers ces lignes, en espérant  que le temps est venu pour les historiens de rétablir la vérité.

Genèse d’une longue brouille entre Paris et Conakry

Tout est parti lors de l’escale du Général de Gaulles à Conakry le 25 août 1958 alors qu’il était en tournée de sensibilisations des populations africaines sur le bien-fondé de son projet de Communauté entre la France et ses colonies, en terme clair un projet ‘’de fédération des pays autonomes’’ régie par une nouvelle Constitution de la Vème République. Il comptait soumettre son projet aux populations par voie référendaire, le 28 septembre 1958. Si partout ailleurs, l’homme du 22 juin 1940 a eu la certitude de récolter le « Oui » à son projet de Communauté, tel n’a pas été le cas en Guinée où  Sékou Touré, chef du Gouvernement de Guinée prônait déjà dans certains milieux « l’union libre avec la France ».  Dans son discours mémorable, le maître de Conakry dégage la voie vers la liberté et la dignité des peuples africains en proclamant «Nous préférons la liberté dans la pauvreté qu’à la richesse dans l’esclavage ». Une allocution « jugée provocatrices » par les maîtres colons dépassés par la tournure des évènements.  Le ton emphatique et martial de Sékou Touré, les applaudissements nourris de la foule dévouée à son leader ont heurté la sensibilité du Général de Gaulle. Le vieux Général prend cette sortie du jeune leader guinéen – il avait 36 ans- comme un affront et une attaque contre son projet et l’œuvre de la France en Afrique. Il laisse entendre que la Guinée pourra prendre son indépendance en votant « Non ! » le 28 septembre et la métropole n’en fera pas obstacle, mais elle en tirera les conséquences. Déjà, en effectuant sa tournée à travers le continent, de Gaulle a fait comprendre que le Non est synonyme de cession, donc la rupture totale avec la France.

Il laisse entendre que la Guinée pourra prendre son indépendance en votant « Non ! » le 28 septembre et la métropole n’en fera pas obstacle, mais elle en tirera les conséquences. Déjà, en effectuant sa tournée à travers le continent, de Gaulle a fait comprendre que le Non est synonyme de cession, donc la rupture totale avec la France.

Sur ce, Charles de Gaulle dit « adieu » à la Guinée mais sans pardonner Sékou Touré. Dans ses Mémoires, édités par Presses de la Cité en 1975,  Général Raoul Salan, chef de l’Armée en Algérie, qui reçoit de Gaulle à Alger quelques jours après l’incident de Conakry, rapporte un témoignage éloquent : « Me serrant la main, il explose soudain : Salan, ce qui s’est passé à Conakry est insensé…Je ne concevais pas pareille haine à l’égard de la France et à moi-même. Une vieille femme sur le côté de ma voiture, a fait le geste de soulever sa jupe et a craché sur le véhicule. Puis qu’ils veulent l’indépendance, eh bien, qu’ils la prennent, mais ils n’auront plus un sou ! ».  Ainsi le ton est donné. Si sur le plan diplomatique, en dépit des obstacles posés par l’ancienne métropole, la jeune République deviendra, le 12 décembre 1958, le 82ème Etat membre de l’ONU, la sauvegarde de l’indépendance acquise ne sera pas facile. Le pays croisera le fer aux forces impérialistes tout le long des années 1960 !

Si rien n’indique officiellement l’implication directe de l’Etat français dans toutes les tentatives de renversement du Président guinéen, par contre on remarquera que l’homme de réseaux et de coups fourrés de l’Elysée, Jacques Foccart, va activer la machine à complot pour abattre Sékou Touré afin de laver l’affront infligé à la France et son Général de Président, et aussi dissuader toute velléité chez les autres colonies de lui emboiter les pas au risque de désintégrer l’Empire colonial. Evidemment, ce qui finira par arriver en 1960, bien que la France continue à sauvegarder jusqu’à nos jours son pré-carré africain contre vents et marrées. Comme nous allons le voir, Sékou Touré, devenu l’icône des peuples opprimés et porte-étendard des mouvements de libération nationale sera pour Jacques Foccart un danger à écarter.

Dès lors, Sékou Touré devient l’homme à abattre. La France, du moins à travers ses services secrets et les réseaux  de Jacques Foccart, ne manquera pas d’initiatives pour se débarrasser de lui. L’affront subi par de Gaulle et le rejet de la Communauté amènent Paris à agir contre la jeune République progressiste. Un échec de Sékou Touré servirait de leçon aux autres, tuant en eux toute velléité d’indépendance. Surtout que Conakry ouvre ses portes aux pays de l’Est. Un autre vecteur de propension du communisme en Afrique alors qu’on est en pleine guerre froide et de positionnement entre puissances.

Punitions d’ordre économique et monétaires

Les premières mesures punitives sont monétaires.  Avant le référendum, d’autres diront que ladite   opération commando a eu lieu le 28 septembre, le haut-commissaire de l’AOF, Pierre Messmer  basé à Dakar orchestre un véritable holdup en dépêchant à Conakry des marins et parachutistes français pour vider les milliards de FCFA de la succursale de la Banque centrale. Sékou Touré encaisse le coup en réaffirmant sa volonté de rester dans la zone CFA. En fait, il endormait la France pour gagner du temps. Car d’ors et déjà, il envisage de lancer le franc guinéen. Ce qui nécessitait la création d’une banque d’émission, l’impression des billets de banque et de les mettre en circulation. Discrètement, le franc guinéen est imprimé en Angleterre et lancé le 1er mars 1960. Qu’à cela ne tienne, la France est prête à la riposte. Les services secrets, SDECE à l’époque,  s’en occupent pour la fabrication des faux billets du franc guinéens. Ils en ont fabriqué des grosses quantités dans les locaux du SDECE,  au 141, boulevard Mortier à Paris, surnommé « Piscine ». Ces billets sont introduits en masses via des complices internes en Guinée où les services secrets français possèdent des solides réseaux. Résultats, le franc guinéen est rapidement déprécié, fragilisant de plus l’économie du pays.

Car, après le Référendum, tous les fonctionnaires français sont sommés par Paris de quitter le pays. Les planteurs de banane (la Guinée était 2ème exportateur mondial derrière les Antilles ; 100.000 tonnes par an), abandonnent les plantations et stérilisent le sol pour 40 ans! « … Cette opération de faux monnayage démontre que la France bénéficie sur place de nombreuses complicités et que les services secrets disposent d’un véritable réseau d’agents coordonnés et commandés par l’Élysée, via Jacques Foccart », rapporte Patrick Pesnot et Monsieur X dans leur livre ‘’Les dessous de la Franceafrique’’

Premier complot avorté dès 1959

 

Malgré le départ des Français, l’Hexagone dispose des intérêts en Guinée. Pechiney, qui a fait des gros investissements, transforme dans son usine sise à Fria la bauxite en aluminium. Vu le flirt que le leader guinéen entretient avec Moscou et  ses alliés, du côté de Paris, il y a une crainte que cette usine ne soit nationalisée. La solution est de renverser Sékou Touré. Le Sdece et les barbouzes de Foccart entrent en action pour tenter un coup de force.

Dès 1959, le premier coup est préparé. Il s’agira d’entrainer des officiers guinéens hostiles à Sékou Touré à partir d’un pays voisin et trouver des complices à l’intérieur afin d’introduire des armes. Un pays est trouvé, le Sénégal. A l’intérieur, on choisit le Fouta Djallon. La raison, c’est la région frontalière avec le Sénégal où la France dispose des bases militaires pour servir aux dissidents des lieux d’entraînement. Sur cet épisode Patrick Pesnot et Monsieur X nous éclairent la lanterne.  « Au Sénégal,…ces futurs rebelles officiers peuvent être formés en toute discrétion par des hommes du IIème choc, le bataillon qui fournit les effectifs du service « action » du Sdece. À l’intérieur de la Guinée, le plan prévoit de déclencher à la fois un coup d’État à Conakry et un soulèvement armé dans le massif montagneux du Fouta Djallon, une région proche du Sénégal. On peut donc y faire parvenir des armes sans trop de difficultés. ».

A l’interne, des opposants au régime, rassurés par la France trouvent des connivences dans les milieux intellectuels et d’affaires qui craignent déjà l’isolement de la Guinée vu l’option politique prise par le gouvernement de Conakry. Mais l’un des complices, un catholique se confie à un prélat de son obédience. Ce dernier, violant le secret confessionnel vend la mèche à un haut fonctionnaire en poste à Dakar. Paf ! la nouvelle parvient au Quai d’Orsay où on tombe de nu. Le ministre des Affaires étrangères, Couve de Murville, est dans tous ses états. Renseignement pris, on découvre que Foccart a préparé seul le coup avec ses réseaux. Mais sans l’Etat français. L’opération ne sera que simplement gelée.

 

En Guinée, ce coup de force gelé aura des conséquences graves sur la consolidation de la jeune Nation. La région du Fouta Djallon et ses habitants seront perçus comme « des hostiles à la Révolution ». Un instrument que le PDG  exploitera à son compte contre ses adversaires ou présumés l’être originaires de la région,  en se fondant sur le nombre important du « Oui » en Moyenne Guinée par rapport aux autres contrées du pays lors du Référendum gaulliste. Evidemment, au Fouta, c’est le Non qui a remporté. Le nombre élevé significatif du « Oui » y enregistré s’explique  par le fait que la chefferie traditionnelle abolie en Guinée par décret du gouvernement local le 31 décembre 1957 gardait encore ses tentacules. Sinon, l’écrasante majorité des électeurs de cette région ont voté Non. Parce que non seulement, le PDG y comptait des nombreux partisans mais aussi, les leaders originaires de la contrée, Ibrahima Barry dit Barry III (Mouvement Socialiste Africain) et Barry Diawadou (Bloc Africain de Guinée) en avaient les leurs et se sont bien investis en faveur du Non. Certes sans l’union sacrée de l’élite guinéenne, le Non n’aurait pas remporté. D’ailleurs, les deux anciens opposants qui vont intégrer le gouvernement après l’indépendance et fondre leurs partis politiques respectifs en faveur du PDG, malheureusement le payeront au prix de leur vie plus tard.

L’agression qui devrait venir de la Côte d’Ivoire

Cette parenthèse mise à part, les complots vont s’enchainer contre Sékou Touré. Jacques Foccart, homme de l’ombre et chouchou de Charles de Gaulle qui n’a jamais pardonné « l’humiliation » que lui a fait subir Sékou Touré, trouvera d’autres foyers pour rallumer les braises. Un détail qui n’échappera pas au jeune président, ancien leader syndicaliste, toujours fougueux.  « Foccart est le responsable numéro un de toutes les subversions organisées en Afrique, et particulièrement en Guinée » confiait Sékou Touré dans une interview accordée à l’agence britannique de Rélévision Visnc:ws en mai 1971.

 

Le coup suivant sera préparé à partir de la Côte d’Ivoire ; le précèdent n’étant que gelé, il suffirait de réactiver les conspirateurs. Seulement, en changeant des méthodes. Une attaque militaire est envisagée. Ils ont dû oublier – ou ne l’ont pas réalisé- que les dictateurs sont des paranoïaques. A force d’être acculé, le patron de Conakry, jadis imprégné de valeurs républicaines,, devient au fil du temps dictateur et paranoïaque. Ainsi, il restait constamment sur ses gardes pour ne pas se faire surprendre. Les dégâts ne manqueront pas en des pareilles circonstances.

Pour la suite de cet épisode, passons la parole à Patrick Pesnot et Monsieur X ; « Et il faut reconnaître que les initiatives françaises n’ont fait que contribuer à développer chez lui cette obsession du complot. Le dirigeant guinéen soupçonne en particulier des hommes de son entourage immédiat de vouloir le démettre ! Et il décide de dégainer le premier. En avril 1960, quinze jours avant l’opération prévue par le Sdece, ses services de sécurité arrêtent ces supposés comploteurs. Cette rafle déclenche un vent de panique chez les vrais conjurés qui se croient découverts. C’est la débandade ‘On se dénonce les uns les autres. Tandis que certains, risquant le tout pour le tout, interviennent les armes à la main. Ça se termine par un massacre. Plusieurs ressortissants français sont arrêtés, des armes sont saisies, l’échec est patent, total! ».

 

A partir de là, Foccart réalise en fin la solidité du régime de Conakry qui bénéficie sans doute l’appui de ses amis de l’Est. Sékou Touré, quant à lui,  il mettra l’occasion à profit pour organiser la riposte. Il gèle des intérêts français. Pierre Rossignol, pharmacien établi en Guinée et très connu ici, arrêté dans le cadre de complot passera deux ans dans les geôles. Foccart, abandonne tout projet pareil. Du moins pour un temps. La tension entre Conakry et Paris atteint son paroxysme en 1965 lorsque Sékou dénonce un autre complot et indexe plusieurs ministres français sans preuves certes. C’est la rupture diplomatique qui ne sera renouée qu’une décennie plus tard. Et depuis lors, les deux pays entretiennent des bonnes  relations bilatérales.

Quant aux Guinéens, ils subiront les conséquences de ces relations conflictuelles entre leur pays et l’ancienne métropole jusqu’en 1975, année de la réconciliation ; et au-delà toutes les dérives dictatoriales du Premier Régime Révolutionnaire. Pourtant, Sékou Touré non compris par la France, n’était pas hostile à l’ancienne puissance coloniale. D’ailleurs, il était pur produit de la FranceAfrique, concept forgé par son ex-menton Félix Houphoët Boigny. Panafricaniste dans l’âme, il voulait l’indépendance de son pays et celle de tous les peuples opprimés. Acculé par l’ennemi, la paranoïa aidant, il tombe dans le piège de complot permanent. Nombre des Guinéens en seront victimes, sans forme de procès. Ces violences politiques, restant impunies, vont s’enchainer jusqu’à ce jour. Cette sombre période de notre histoire comme tant d’autre reste à éclairer. La France détenant les archives, même si la plupart des acteurs de cette époque ne sont plus de ce monde, peut aider la Guinée à élucider ce pan de son histoire selon les normes requises pour déclassifier  les dossiers placés secrets d’Etat.

Quant à nous les Guinéens, la transition qui vient de s’ouvrir est l’occasion  offerte pour interroger notre passé pendant ces 63 ans dans l’objectivité et l’amour de la patrie. Une transition bâclée  ne fera qu’endormir une crise multidimensionnelle, latente et asymétrique  dont le réveil serait fatal. Ce n’est pas un pouvoir civil, issu des urnes, qui fera ces assises nationales. Alpha Condé, ancien condamné à mort par contumace, et opposant historique a prouvé l’évidence. En 11 ans de règne, il n’a pas pu réconcilier les Guinéens. Or, pour bannir le communautarisme, l’ethno stratégie, l’impunité et poser les jalons d’un Etat de droits doté d’institutions solides, c’est d’abord la réconciliation. Afin de taire les rancœurs, on doit se parler sans ambages. Vivement les Assises nationales de Justice, Vérité et Réconciliation.

 

Oumar Kateb Yacine

Consultant-Analyste

Président de l’Institut Afrique Emergente

 

Courriel : yacinebah@gmail.com

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